El Houssein El Ouardi à « Maroc Hebdo International » : “les sanctions peuvent aller jusqu’à la suspension pour les médecins et les infirmiers et le retrait d’agrément pour les cliniques privées ”

[highlight]Le ministre de la Santé, El Houssein El Ouardi, nous explique les tenants et les aboutissants de la dernière décision du gouvernement d’interdire aux médecins du secteur public de travailler dans le privé. Une première qui vise  à mettre fin à l’anarchie qui règne dans le secteur et à rétablir la santé publique dans notre pays.[/highlight]

Maroc Hebdo International: Vous venez d’interdire aux médecins du secteur public de travailler pour le compte des cliniques privées. Comment êtes-vous arrivé à cette décision?

El Houssein El Ouardi: Je vais vous donner la situation actuelle. Les professionnels de la santé publique n’ont jamais été autorisés par la loi à exercer dans les cliniques privées. Alors, tout exercice de cette catégorie publique dans le privé se trouvait dans l’illégalité la plus totale. Reste les enseignants qui, selon la loi 10/94 dans son article 57, sont, eux, autorisés à exercer pendant deux demi-journées par semaine. Mais pas tous les enseignants. Uniquement les professeurs de l’enseignement supérieur et les professeurs agrégés. Mais depuis 2001, cet article 57 de la loi 10/94 est devenu caduc.

C’est-à-dire…

El Houssein El Ouardi: C’était feu S.M. Hassan II qui avait autorisé en 1996 pendant cinq ans les médecins du secteur public à enseigner dans les universités en attendant que celles-ci reconstituent leur propre corps professoral. Après l’expiration des cinq années, cette autorisation n’était plus valable en 2001. Après cette date, tout le monde était dans l’illégalité: les médecins, les infirmiers et les professeurs agrégés.

Cela fait quand même 11 ans que cette loi a expiré. Pourquoi ce laxisme de l’Etat?

El Houssein El Ouardi: Je vous l’accorde. Mais nous n’étions pas là, il y a 11 ans. Nous sommes là pour assumer notre responsabilité. Nous pensons que le moment est venu pour assainir le secteur de la santé publique et corriger cette anarchie insoutenable qui y règne. Il n’y a pas de doute : la santé publique au Maroc a un énorme retard à rattraper. La décision que nous avons pris est une décision éminemment politique.

Car nous ne pouvons plus accepter cette situation dégradée et catastrophique dans laquelle se trouvent depuis longtemps nos hôpitaux publics. Une situation où les médecins publics passent la majeure partie de leur temps dans les cliniques privées au détriment de la santé publique. C’est intolérable.

Cette décision est-elle irréversible?

El Houssein El Ouardi: Oui, elle l’est. Il n’y pas plus de retour en arrière. Dans trois semaines, nous allons commencer les contrôles et les inspections pour superviser l’application de cette décision. Les médecins publics, les infirmiers ainsi que les cliniques privées qui l’enfreindront seront sévèrement sanctionnés.

Quels types de sanctions?

El Houssein El Ouardi: Ça peut aller jusqu’à la suspension pour les médecins et les infirmiers et le retrait d’agrément pour les cliniques privées.

Votre décision va certainement pénaliser le fonctionnement des cliniques privées où se soignent beaucoup de Marocains…

El Houssein El Ouardi: Certainement, il y aura des conséquences sur les cliniques privées. Mais la priorité pour nous est le retour à la légalité et l’amélioration de l’offre médicale dans les hôpitaux publics.

On ne peut pas accepter que les cliniques privées, malgré leur rôle indéniable et reconnu dans le système national de santé, emploient des médecins et des infirmiers publics, qui forment plus de 50% de leur personnel médical et paramédical.

Nous en sommes aujourd’hui à un déficit de 7.000 médecins et 9.000 infirmiers dans le secteur public. À cela s’ajoutent 2.000 médecins et infirmiers qui ont atteint l’âge de la retraite. Si on ne fait rien, je vois mal comment assurer un service public minimum à nos concitoyens souffrants.

Vous savez bien que la confiance du citoyen marocain dans la santé publique est au plus bas, voire nulle. Pensez-vous pouvoir rétablir cette confiance?

El Houssein El Ouardi: Enfin, je l’espère malgré la gravité de la tâche. Mais je ne prétends pas pouvoir offrir des hôpitaux publics 5 étoiles. Le professionnel de santé que je suis me prédispose à agir dans l’intérêt de la population. Il est vrai que les hôpitaux publics manquent de matériel, de logistique appropriée et d’appareils performants, mais leur fonctionnement normal repose d’abord et avant tout sur les hommes et les femmes. Faisons d’abord en sorte que les médecins et les infirmiers rentrent dans les hôpitaux et attaquons nous ensuite au reste. Le changement, à mon avis, se fait par étapes.

Ce changement inclut-il une mise à niveau structurelle des hôpitaux qui se trouvent dans un piteux état?

El Houssein El Ouardi: Le gouvernement actuel a mis en place tout un programme de mise à niveau des hôpitaux publics mais aussi de nouvelles constructions de centres hospitaliers qui vont avoir lieu dans plusieurs régions du Royaume. Cela concerne tout le Maroc, du nord au sud, de l’est à l’ouest.

Et pour les régions lointaines qui ne sont pas couvertes?

El Houssein El Ouardi: Nous avons prévu, à titre d’exemple, d’installer 80 unités d’urgences dans les régions où il n’existe pas de centres hospitaliers et 20 nouvelles unités d’accouchement pour tenter de faire baisser le taux de mortalité infantile. Comme nous allons organiser le transport médical par hélicoptères dans certaines régions reculées.

Mais les services des urgences dans les hôpitaux publics laissent vraiment à désirer…

El Houssein El Ouardi: Je vous l’accorde. Mais le nombre de personnes qui y sont prises en charge ne cesse d’augmenter d’une manière considérable: 4 millions de personnes en 2010 ; 4,5 millions en 2011 et nous tablons sur 6 millions en 2013. Sous-équipées, nos urgences ne peuvent pas absorber tous ces chiffres. Mais nous comptons doter les urgences de Rabat, Casablanca, Marrakech et Sidi Bennour de nouveaux pôles spécialisés capables de répondre aux besoins médicaux des citoyens. La création d’un numéro gratuit (141) pour les urgences, à l’image de ce qui se fait dans les pays développés, est également à l’étude. Il sera lancé prochainement

Propos recueillis par Aissa Amourag