Abdelahad El Fassi Fihri au journal « LE MATIN » : «La majorité ne met pas en place les mécanismes de concertation»

Suite à la dernière réunion de son bureau politique, le Parti du progrès et du socialisme (PPS) appelle la classe politique, plus particulièrement la majorité, à retrouver le sens de la raison. Abdelahd El Fassi Fihri, membre du bureau politique, nous explique les raisons pour lesquels le PPS sort de son mutisme et interpelle, avec une certaine virulence, la majorité dont il fait partie.

Le Parti du progrès et du socialisme (PPS) appelle la classe politique, plus particulièrement la majorité, à retrouver le sens de la raison. Appel qu’il a lancé à travers un communiqué qui dénote la colère suite à la dernière réunion de son bureau politique. Abdelahad El Fassi Fihri, membre du bureau politique, nous explique les raisons pour lesquels le PPS sort de son mutisme et interpelle la majorité à laquelle il appartient.

Des trois communiqués publiés à l’issue des réunions du bureau politique du PPS (21 novembre, 5 décembre et 19 décembre), le dernier est celui qui retient le plus l’attention. Il contient des passages à travers lesquels vous utilisez un langage fort qui interpelle la classe politique, y compris la majorité à laquelle vous appartenez. Qu’est-ce qui a changé entre temps ?

Après un débat approfondi, il nous est apparu nécessaire d’attirer l’attention sur le fait qu’il y a aujourd’hui, dans la vie politique, de façon générale, un climat négatif caractérisé par une série de surenchères politiciennes, de calculs et d’attaques personnelles. Et ce, non seulement entre les partis de la majorité et de l’opposition, mais aussi au sein de la majorité elle-même. Malheureusement, cela se fait aux dépens des problèmes majeurs qui concernent le pays. Nous estimons que la vie politique doit être fondée sur un débat démocratique autour des programmes, des idées…

Est-ce que vous faites allusion là aux frictions du Parti de l’Istiqlal avec la majorité ?

Au niveau de la majorité, effectivement, il faut qu’il y ait un débat, c’est tout à fait naturel. Il peut même y avoir des différends et des divergences… Mais, il faut que ce soit discuté au sein même de la majorité. Cela doit être soulevé au sein des instances prévues dans le cadre de la majorité.

N’est-ce pas le cas ?

Malheureusement, ce n’est pas le cas puisqu’il y a toute une série d’attaques par presse interposée, etc. Alors qu’on pourrait aborder les problèmes et les divergences éventuels qui peuvent se poser par un débat au sein même de la majorité. Quand on fait partie de la majorité et qu’on est dans le même gouvernement, il y a des exigences de concertation, de solidarité… Cette surenchère suscite un climat qui relègue au second plan un certain nombre de dossiers majeurs. Je pense essentiellement à la régionalisation, aux échéances électorales, aux questions économiques et sociales… Malheureusement, le débat ne porte pas sur ces questions-là. Nous, au sein du Parti du progrès et du socialisme, nous avons voulu mettre en garde contre cette dérive.

Cela veut-il dire que le parti qui est le chef de file de la majorité, le PJD, ne joue pas bien, à ce niveau, son rôle ?

En fait, toute la classe politique est interpellée. La concertation au sein de la majorité doit être développée, c’est sûr. Cela doit être débattu de façon sereine et sans excès. C’est ce que nous avons voulu dire à travers l’appel que nous avons lancé dans le communiqué de notre bureau politique. Car nous avons constaté aujourd’hui que les débats en cours ne prenaient pas, vraiment, en compte la phase que traverse notre pays qui doit relever le défi de mettre en œuvre la nouvelle Constitution et surmonter une situation économico-sociale assez délicate à cause de la crise… Tout ceci exige que l’on se penche véritablement sur les vrais problèmes. Alors que les préoccupations du Maroc ont trait au renforcement du processus démocratique et à la consolidation de l’économie et de la stabilité sociale, il y a un débat politicien qui porte sur d’autres volets. Nous avons voulu mettre en garde contre cette déviation.

Pensez-vous que votre appel sera écouté par les composantes de la majorité ?

On l’espère. Or on ne veut pas se lancer dans la polémique. Aujourd’hui, tout le monde est interpellé : la majorité et l’opposition. On s’est adressé à tout le monde pour qu’on retrouve un peu le sens de la raison.

N’est-ce pas là aussi un signal pour revoir la charte de la majorité qui a visiblement montré ses limites ?

Il faut d’abord chercher à la mettre en œuvre. Que dit cette charte ? Elle insiste sur les principes de la solidarité des composantes de la majorité, les principes de concertation, les principes d’efficacité… Elle a mis sur pied des mécanismes pour véritablement assurer cette concertation avec une présidence de la majorité, un secrétariat… Tout cela, il faut le mettre en œuvre de façon effective. Car ce qui est important, c’est ce pacte de la majorité et ce mécanisme qui donnent un sens au fait d’avoir un gouvernement politique. Or, si on a un gouvernement politique, cela suppose qu’il y a une discussion politique et un cadre politique pour que le gouvernement puisse travailler en fonction d’orientations et de priorités convenues ensemble et bien définies. Ce sont les principes élémentaires d’une vie politique démocratique normale qu’il faut mettre en place. Mais le débat et la vie politiques ne sont pas à la hauteur de l’actuelle phase historique. Il faut dire que cela exigeait que l’on tire la sonnette d’alarme.

Est-ce que vous comptez revenir à la charge lors de la prochaine réunion des composantes de la majorité pour attirer l’attention de vos alliés sur cette question ?

Bien sûr. On a déjà fait un appel public dans ce sens, il faut donc qu’on en débatte dans le cadre de la majorité de façon sereine. Nous voulons que cette coalition puisse être à la hauteur des attentes du peuple. Bien sûr, il faudra qu’on discute de cela, mais aussi des chantiers fondamentaux qui nous attendent. Concernant les élections, il faut non seulement en discuter au sein de la majorité, mais il faut aussi ouvrir les concertations avec les autres forces. Pour cela, nous avons besoin de nous mettre d’accord sur une démarche unifiée.

Ce faisant, ne pensez-vous pas que vous donnez raison aux partis de l’opposition qui critiquent la cohésion de la majorité ?

En fait, les difficultés sont là et tout le monde peut les voir. Mais le gouvernement travaille et il y a des mesures qui sont prises malgré tout… À mon sens, le problème n’est pas de donner ou ne pas donner raison à l’opposition, d’autant plus que, dans la phase actuelle, elle ne présente pas d’alternative crédible. L’essentiel, c’est de donner plus d’efficacité à notre travail. Or, tout le monde est interpellé. L’opposition a son rôle à jouer, surtout dans la mise en œuvre de la nouvelle Constitution, le gouvernement à son rôle à jouer… et tout le monde doit trouver le sens de la raison dans le respect, à la fois du choix du peuple marocain suite aux élections législatives du 25 novembre 2011 et en reconnaissant pleinement le rôle de l’opposition dans la construction démocratique.

Les partis de la majorité envisagent-ils de se réunir afin de débattre de tout cela ?

Malheureusement, il n’y a pas de date fixée. Il y avait une première réunion qui avait été programmée, mais qui n’avait pas pu avoir lieu. Puis, une deuxième réunion a été reportée. Moi, je participe à ces réunions. Je dis, franchement, qu’on n’a pas de visibilité. Peut-être qu’on attend que les choses se calment.

Brahim Mokhliss, LE MATIN