Abdeslam Seddiki : «Privilégier la concertation et donner sens au dialogue »
Abdeslam Seddiki, économiste et universitaire, estime que le gouvernement a pris dès le départ son engagement de relancer le dialogue social pour en faire non seulement une formalité d’usage… mais une véritable politique de traitement des dossiers et d’instauration de la paix sociale. Cependant, le membre du BP du PPS estime considère qu’en dépit des efforts déployés par le gouvernement, des facteurs de blocages persistent encore, en l’occurrence la persistance de la crise mondiale qui a impacté sévèrement l’économie marocaine…
Al Bayane : Quelle évaluation faites-vous du dialogue social depuis l´avènement du gouvernement Benkirane ?
Abdeslam Seddiki : Toute évaluation, pour être objective, doit prendre en considération un certain nombre de paramètres et de critères. Autrement, on verse dans le subjectif et les préjugés. Le gouvernement a pris dès le départ son engagement de relancer le dialogue social et d’en respecter la périodicité pour faire du dialogue non seulement une formalité d’usage, voire une manœuvre politicienne, mais une véritable politique de traitement des dossiers et d’instauration de la paix sociale. D’ailleurs, d’après le Bureau international du travail, un dialogue social fécond suppose la réunion de 4 conditions :
1) Le respect des droits fondamentaux que sont la liberté syndicale et la négociation collective ;
2) Des organisations d’employeurs et de travailleurs fortes et indépendantes, ayant les capacités et les connaissances techniques requises pour participer au dialogue social ;
3) La volonté politique et l’engagement de toutes les parties à prendre part au dialogue social ;
4) Un soutien institutionnel approprié.
Il faut rappeler que le programme gouvernemental s’est référé explicitement à la charte sociale élaborée par le Conseil économique et social, faisant du dialogue social une composante de taille. Au niveau de la pratique, les choses ne se sont pas déroulées comme il se doit. Le gouvernement, nonobstant ses bonnes intentions, n’a pas respecté la régularité du dialogue avec les partenaires. La procédure suivie, par moments, n’était pas de nature à apaiser les esprits et à rassurer les organisations syndicales qui ont affiché, à juste titre, une certaine méfiance. Ce qui les a conduit à boycotter la réunion à laquelle elles furent tardivement conviées la veille du 1er mai 2013. Et depuis, le climat social reste malheureusement tendu, aggravé par des facteurs externes qui sont venus s’y greffer.
Les syndicats accusent le gouvernement d´avoir tourné le dos à leurs revendications. Partagez-vous cet avis ?
Il ya certainement une part de vrai dans les remontrances des organisations syndicales. Je crois que cela est dû essentiellement à un manque de pédagogie et à un déficit en matière de communication. Aussi, il convient de prendre en considération un élément fondamental propre au champ syndical marocain à savoir qu’un certain nombre d’organisations syndicales sont très liées aux partis politiques et par conséquent elles subissent une certaine forme d’instrumentalisation qui les éloigne des préoccupations des travailleurs. De même, la multiplication des syndicats conduit parfois à des enchères syndicales à tel point que l’on assiste à un catalogue de revendications qui n’ont pas toujours fait l’objet d’une analyse objective et appuyées par des études sérieuses. Ce qui n’empêche pas de reconnaitre que globalement, les revendications syndicales sont justes et légitimes
Selon vous, est ce que le gouvernement actuel dispose d’une véritable politique sociale destinée à la classe défavorisée et pourquoi ?
Sur le papier, la réponse est sans hésitation : oui. Toutes les réformes sociales inscrites dans le programme gouvernemental vont dans ce sens. Qu’il s’agisse de l’amélioration du pouvoir d’achat, de la lutte contre le chômage, de l’accession aux services sociaux de base et de qualité, du renforcement de la couverture sociale et de la solidarité,… tout cela devrait profiter à la classe ouvrière et aux couches populaires et démunies d’une façon générale. Dans la pratique, les réalisations sont en deçà de ces objectifs. A cela il ya plusieurs raisons : des raisons objectives et des raisons subjectives. Les raisons objectives résident dans la persistance de la crise mondiale qui a impacté sévèrement l’économie marocaine même si, il faut le reconnaitre, le coût de la crise n’a pas été équitablement réparti sur les différentes fractions de la population. Ce sont fondamentalement la classe ouvrière et les classes moyennes qui paient la note. Les riches sont mis à l’abri de la crise et continuent d’amasser des fortunes sur le dos des travailleurs. Les raisons « subjectives » (le terme ne me convient pas trop) résident dans une certaine gouvernance suivie par le gouvernement actuel que tout le monde, ou presque, se met aujourd’hui à décrier. On l’a dit et redit, le gouvernement a perdu beaucoup de temps sans se pencher sur les réformes de nature à donner une véritable impulsion à la machine économique et à déclencher le processus pour un cercle vertueux de croissance. Aucune réforme de structure n’a vu encore le jour et on ne comprend pas le pourquoi de ces tergiversations.
Comment doit procéder le gouvernement pour préserver la cohérence et la stabilité sociale ?
Il n’y a pas de recette miracle à ce sujet. Il faut d’abord que le gouvernement se mette en situation de travailler. Ce qui signifie qu’il doit mettre fin à la situation de quasi-paralysie dans laquelle il se trouve depuis le retrait d’une de ses composantes. La période d’attentisme a trop duré. Une fois le gouvernement remanié sera en place, en espérant que tout un chacun puisse tirer les enseignements qui s’imposent de l’expérience précédente, il va falloir se mettre sérieusement au travail en mettant les bouchées doubles afin de rattraper le temps perdu, ou du moins une partie. La préservation de la stabilité sociale passe nécessairement par la satisfaction des besoins fondamentaux de la population et une répartition équitable des fruits de la croissance. Notre gâteau national est très mal réparti : trop d’injustices, trop d’exclusion, trop d’arbitraire. Cette stabilité passe également par le respect des canaux de dialogue et la mise en œuvre des instances de régulation prévues par la nouvelle constitution. Il faut à tout prix privilégier la concertation et donner sens au dialogue. Un dialogue constructif, fécond prenant en considération les intérêts de toutes les parties.
Écrit par Khalid Darfaf
