Interview du SG du PPS paru dans Financial news

Le SG du PPS endosse son costume d’opposant pour tirer à boulets rouges sur l’actuelle majorité.

Retrait du parti du gouvernement, guerre des clans, remaniement, projet de Loi de Finances…, Benabdallah dit tout sans retenue. Et sans langue de bois.

C’est en octobre dernier que le Parti du progrès et du socialisme (PPS) a acté sa sortie définitive du gouvernement. Cette sortie aussi brutale qu’inattendue met un terme à un compagnonnage qui a duré huit ans.

L’allié d’hier est désormais l’opposant d’aujourd’hui. Un opposant visiblement très amer, qui entend bien incarner son nouveau rôle et qui ne fait pas dans la langue de bois pour tacler vigoureusement ses anciens camarades de la majorité. Majorité ? Pour le secrétaire général du parti, Nabil Benabdallah, «il n’y en a tout simplement pas». «Nous étions au milieu de deux groupements, l’un constitué du Parti de la justice et du développement, et l’autre du Rassemblement national des indépendants qui menait à la baguette quatre autres partis politiques. Tous les week-ends, c’était la foire d’empoigne et ces deux courants s’étripaient sans retenue», martèle-t-il.

Et pour Benabdallah, cette atmosphère délétère continue. «Les meetings qui ont eu lieu le week-end dernier montrent que rien n’a changé, alors même que Sa Majesté a appelé, lors du discours d’ouverture du Parlement, les forces politiques à arrêter de se tirer dessus. Il n’y a aucune homogénéité, aucune unité d’action entre ces courants. Leurs seules préoccupations, c’est 2021(les législatives, ndlr). Or, on ne peut gérer la chose publique de cette façon. Le PPS ne peut pas se le permettre et ne peut l’accepter», relève-t-il. Non sans convoquer l’histoire politique récente du Maroc, pour rappeler le caractère inédit de  cette situation : «nous avons fait partie de coalitions avec Abderrahmane Youssoufi, Driss Jettou, Abbas El Fassi, Abdelilah Benkirane, et jamais nous n’avons eu une majorité aussi déchirée.

C’est peut-être cela qui légitime que le PPS ait claqué la porte du gouvernement et non une histoire de portefeuilles ministériels, dans le cadre du remaniement ministériel qui a eu lieu récemment. C’est ce que précise avec force le SG du parti : «à aucun moment nous n’avons parlé des portefeuilles lors du remaniement. J’ai refusé personnellement de discuter avec le chef du gouvernement tant du nombre, encore moins des postes. Durant le mois de septembre, nous nous sommes rencontrés à 4 ou 5 reprises et à chaque fois j’ai exigé que l’on discute d’abord des politiques publiques». C’était, selon Benabdallah, un préalable pour savoir si oui on non le PPS allait continuait à faire partie du gouvernement. Sauf qu’à la requête du SG du PSS, Saad Eddine El Otmani a répondu : «on verra plus tard». «Malgré le contenu du discours du Trône, le gouvernement n’a pas bougé d’un iota, notamment en termes de nouvelle politique économique et sociale», déplore-t-il, précisant que «c’est cela qui a entraîné notre retrait».

Désormais rangé du côté de l’opposition, le PPS jette donc un regard très critique sur ce gouvernement qu’il estime «manquer de jus et de profondeur politique. Pire encore, Benabdallah estime que c’est un gouvernement très déconnecté du peuple. «Le fossé qui existe entre le gouvernement et les forces politiques qui le composent, d’une part, et le peuple, d’autre part, s’est creusé de manière considérable. Il n’y a qu’à voir ce qui se passe dans les rues, dans les stades et sur les réseaux sociaux : il y a un vrai vide politique aujourd’hui et nous avons appelé de nos vœux un sursaut, un souffle démocratique nouveau depuis 2017», martèle-t-il. Rappelant, au passage, que le PPS en avait d’ailleurs fait son slogan lors du 10ème Congrès de la formation politique en 2018.

Remaniement et Loi de Finances

C’est à peine si le SG du PSS ne qualifie pas le remaniement de grosse mascarade. Car, pour lui, en réalité, «ce remaniement n’en est pas un, puisque la majorité écrasante des postes principaux au sein de ce gouvernement n’a pas changé. Mieux encore, poursuit-il, «je continue à chercher aujourd’hui où sont les compétences dont on nous a tant parlé».

Dur Benabdellah ? Très, à l’évidence. Quand bien même il se dit très objectif, surtout lorsqu’il décortique le projet de Loi de Finances 2020. Une Loi de Finances qui, dit-il, «manque de souffle et qui n’est pas encadrée par une vision claire».

C’est en prévision de cela qu’il avait rencontré à plusieurs reprises le chef du gouvernement, bien avant le remaniement, pour lui demander de changer de politique. L’objectif étant, selon lui, de rester dans la droite ligne des orientations du Souverain, lequel a dénoncé clairement l’échec du modèle économique poursuivi jusqu’à présent, son incapacité à créer aussi bien suffisamment de richesses que d’emplois et le problème important de la redistribution des richesses produites tant au niveau social que spatial.

Or, déplore Benabdellah, «la Loi de Finances 2020 s’inscrit dans la continuité, sans aucune ingéniosité du point de vue des mécanismes et des mesures à prendre pour booster l’économie et pour créer les conditions d’une meilleure redistribution».

S’il reconnaît que des moyens supplémentaires ont été mis à la disposition notamment de l’Enseignement et de la Santé, sans pour autant être suffisants, il regrette cependant que ce PLF «ne marque pas une rupture, et ce même du point de vue de la fiscalité où l’on s’attendait à des mesures plus fortes et plus radicales».

«C’est-à-dire des dispositions qui puissent, d’une part, booster l’entreprise et l’encourager pour plus d’investissements et plus de productivité et, d’autre part, permettre d’imposer les plus riches, ceux qui sont en haut de l’échelle, et atténuer l’impact sur les plus pauvres», indique le SG du PPS, parti qui avait notamment proposé un impôt sur les grandes fortunes de ce pays, considéré comme «une mesure de justice sociale, avec une signification politique importante».

Pour Benabdallah, l’autre levier qui n’a pas été activé et sur lequel le PLF 2020 est resté muet, concerne l’élargissement de l’assiette fiscale. «Malheureusement, aucune mesure n’est prévue dans cette LF et aucune perspective n’est ouverte de ce point de vue, alors que beaucoup de gens qui vivent dans des conditions favorables dans le secteur informel ne sont pas imposés, ce qui est inadmissible», déplore-t-il. L’idée sous-jacente étant qu’en élargissant l’assiette, on puisse, dans le même temps, alléger le fardeau fiscal pour les plus démunis, conclut-il.

Encadré

Benabdallah tance le RNI

Les législatives de 2021, même si elles semblent encore lointaines, occupent les esprits. Au sein de la majorité, la campagne électorale (déguisée) a démarré bien avant l’heure, sur fond de remobilisation des troupes. Et Nabil Benabdallah semble passablement agacé par le RNI, même s’il ne le cite pas nommément.

«On entend dans ce gouvernement le discours inadmissible d’un parti politique selon lequel lorsqu’il sera au pouvoir en 2021, il réalisera des prodiges dans un certain nombre de secteurs. S’il est capable de faire des prouesses en 2021, autant qu’il le fasse maintenant, puisque ce parti est déjà aux affaires et gère des ministères extrêmement importants et décisifs pour la machine économique du pays. De grâce, ces

considérations électoralistes ne doivent pas primer sur l’intérêt supérieur du pays», martèle le SG du PPS. Aziz Akhannoukh, président du RNI, appréciera.

Nouveau modèle de développement

Ce que propose le PPS

  • Le PPS a dégagé 5 grands axes dans le cadre du nouveau modèle de développement.
  • Mais il faudra un portage démocratique et politique.

Au terme de l’Université annuelle du PPS et de plusieurs panels de discussions, il a été élaboré un projet relatif au nouveau modèle de développement.

«Avant cela, nous avions, dans un prélude, estimé que lorsqu’on parle d’un nouveau modèle de développement, il ne faut pas pour autant jeter le bébé avec l’eau du bain», nous confie Nabil Benabdallah, qui précise que «durant les 20 dernières années, beaucoup de choses ont été faites sous la houlette de Sa Majesté et des différents gouvernements qui se sont succédé. Nous avons participé à tout cela et nous en sommes fiers».

En cela, le SG du PPS admet qu’il faut garder ce qui est bon et jeter ce qui ne marche pas, mais également se mettre d’accord sur les grandes lignes d’un projet de développement qui puisse remporter une sorte d’adhésion globale. Car, avoue-t-il, «il ne s’agit pas de chercher une unanimité, parce qu’il ne peut y avoir unanimité autour d’un modèle de développement». Et ce, au regard notamment de la multiplicité des courants d’opinion (la droite, la gauche, les conservateurs…).

Raison pour laquelle Benabdallah milite pour faire ressortir les grands axes sur lesquels il y a convergence de vue.

Sur cette base, le PPS a dégagé 5 grands axes.

Premièrement : Dédier le modèle de développement à la satisfaction des besoins des hommes et femmes du Maroc. «Un modèle de développement n’a pas de sens particulier s’il se limite à élever le niveau PIB, développer les exportations, ou encore améliorer la productivité des entreprises : il faut que chaque Marocain et Marocaine en profite», indique le SG du PSS. Pour qui il faut qu’il y ait une plus grande justice sociale et spatiale et que l’Homme soit mis au centre de ce développement à travers sa formation, son éducation, une école publique de qualité, un hôpital public de qualité…

Deuxièmement : Faire en sorte que l’économie décolle. «Il existe certes différents plans stratégiques, dont le dernier en date est le Plan d’accélération industrielle. Mais ça ne suffit pas. Il y a un problème de convergence entre les différentes stratégies de développement sectorielles et, surtout, une industrialisation qui ne se fait pas», constate Benabdallah.

Selon lui, le Maroc ne décollera que s’il dispose d’une véritable industrie, l’agriculture et le tourisme étant insuffisants pour tirer l’économie. Dans ce cadre, poursuit-il, il faut opérer une véritable inflexion économique, renforcer notre tissu industriel et aussi remettre en cause des accords de libre-échange. «Je viens de voir avec bonheur Moulay Hafid Elalamy se prononcer dans ce sens, et c’est tant mieux, puisque qu’il s’agit de préserver les intérêts de notre industrie».

Par ailleurs, note-t-il, il faut aussi assurer une concurrence plus transparente dans le monde économique et initier une lutte sérieuse contre la corruption et la rente.

Troisièmement : La gouvernance. «Il y a énormément de déperdition dans notre pays, en termes de temps, d’énergie, de ressources humaines, de mauvaises pratiques (entre autres la corruption)…», fait savoir le SG du PPS. «Nous avons considéré qu’il fallait améliorer cela en revoyant les processus, notamment la régionalisation qui n’est pas mise en œuvre», souligne-t-il, déplorant le fait qu’il y ait «des régions sans prérogatives ni moyens, parce qu’il y a un problème de confiance dans l’élément humain et dans les élus».

Il regrette aussi que la décentralisation et la déconcentration n’aient pas vu le jour, tout comme la réforme de l’Administration, cette dernière continuant à constituer un vrai goulot d’étranglement. «Il y a un effort sérieux à faire en matière d’amélioration de la gouvernance», conclut-il.

Quatrièmement : Le PPS a considéré qu’il fallait nécessairement tenir compte de ce que Aziz Belal, grand penseur économique et ancien membre de la Direction du parti, appelait les conditions non économiques du développement.

«Un pays ne se développe pas seulement par son économie, sa démocratie et ses mesures sociales, mais aussi grâce à ses valeurs, sa culture, la mise en œuvre de sa civilisation et d’un projet auquel peut adhérer l’ensemble de la société, notamment en combattant tout ce qui est conservatisme, passéisme, idées reçues et en s’ouvrant sur le monde et sur l’universalité, tout en conservant notre patrimoine. C’est fondamental», rappelle Benabdallah.

Cinquièmement : Un portage démocratique et politique. «Il s’agit d’une chose fondamentale qui ne se retrouve dans aucun autre projet proposé, parce qu’il faut un peu d’audace et de courage pour le dire», martèle le SG du PSS. «C’est bien de mettre en œuvre tous ces axes, mais s’il n’y a pas un portage démocratique, s’il n’y a pas de portage politique, les meilleurs experts au monde auxquels vous exposerez le cas marocain pourront certes vous sortir un modèle de développement au bout de quelques jours, en fonction des statistiques à leur disposition, mais ensuite qui va mettre en œuvre ce modèle de développement ?», s’interroge-t-il.

Selon lui, «s’il n’y a pas de force politique libre, audacieuse, souveraine dans ses prises de décisions, s’il n’y a pas un champ politique crédible, capable de mobiliser les citoyens et citoyennes et dont le discours portera, nous n’irons pas loin». Ce qui signifie que pour réussir un modèle de développement, il faut un gouvernement fort, ce qui nécessite des partis politiques et des institutions fortes, et donc une démocratique rénovée, renouvelée à tous les niveaux (régionale, provinciale, locale…)», conclut Benabdallah.