Le changement, c’est maintenant

Par Abdesalam Sedikki
Va-t-on tirer les leçons de la crise sanitaire en rectifiant le
tir au niveau des choix économiques et sociaux
fondamentaux ou au contraire on oublie tout une fois la
tempête passée ? La question mérite d’être posée alors que
le pays se prépare à sortir du confinement et mettre en
œuvre son plan de relance pour les mois et années à venir.
La pandémie covid-19 est venue rappeler une réalité amère à
ceux qui feignaient l’ignorer. Nos insuffisances et nos
multiples fragilités, que nous connaissions, ont été étalées au
grand jour et sont désormais visibles. Un chiffre suffit pour
tout dire : plus de la moitié de la population rencontre des
difficultés à survivre. Une partie vit dans une situation de
privation totale, une autre dans une pauvreté absolue et le
reste souffre de la précarité face aux vicissitudes de la vie,
aux tempêtes économiques et aux retournements de
conjoncture. Qui peut se donner la conscience de dormir
tranquillement face à une telle situation ? Et pourtant, le
pays a fait des efforts du moins sur le plan financier en
consacrant, semble-t-il, au cours des dernières années plus
de la moitié de notre budget au « social ». Il y a quelque
chose qui ne va pas dans ce raisonnement : autant d’argent
pour un résultat lamentable. Une énigme de plus !
Sans verser dans le « catastrophisme », nous avons mille
raisons d’exprimer notre angoisse et d’avoir peur pour
paraphraser le titre d’un ouvrage collectif publié tout
récemment : « Maroc, de quoi avons-nous PEUR » ? Certes,
notre pays est parvenu, et c’est à notre honneur en tant que
Marocains, grâce à la clairvoyance royale, à gérer la crise
sanitaire avec succès en prenant des mesures anticipatives et
audacieuses. Mais le dur reste encore à faire. Il doit se
préparer à gérer d’autres « corona » qui ne seraient pas
forcément de type viral mais des « coronasocialis ». On aura
donc affaire à une série d’autres crises beaucoup plus
pernicieuses car elles ne seront pas résolues par un simple
confinement.
Pour rester en ordre de combat et ne pas provoquer la
moindre fissure dans le front intérieur, le pays n’a d’autre
choix que celui du changement. Un vrai changement. Celui –
ci doit porter sur la méthode, les objectifs et les priorités en
optant pour une sortie de la crise par le haut. Une sortie
vertueuse qui rompe à jamais avec les pratiques antérieures
et les réflexes du passé. Le pays ne peut plus supporter
autant de fractures. La maison à plusieurs étages est devenue
inhabitable pour utiliser la métaphore de Maria Guessous
(voir ouvrage cité ci-dessus) car la théorie de ruissellement
qui tablait sur l’arrosage des étages inférieurs par ceux qui
occupent le dernier étage (le premier socialement parlant)
s’est révélée une simple vue d’esprit, voire une véritable
tromperie.
Par conséquent, la crise en cours devrait être vue et comprise
comme la fin d’un cycle, celui d’un néo-libéralisme débridé
qui n’a fait qu’enrichir davantage les riches et appauvrir plus
les pauvres. C’est ce système qui a été fait sur mesure pourles 10% qu’il convient de mettre au placard. Il ne peut plus
tenir la route. D’ailleurs, cet épuisement/essoufflement du
modèle a été acté d’une façon solennelle bien avant la crise
sanitaire. Tournons donc la page et passons à autre chose.
L’Etat ne doit pas jouer au pompier et agir par « à coup ». Il
doit être essentiellement stratège. Son rôle consiste à réguler
la société et l’économie sur le moyen et long termes laissant
aux différents protagonistes la possibilité de se positionner
par rapport à l’immédiateté et de défendre, chacun à sa
manière, les intérêts catégoriels dont ils sont les dépositaires.
C’est à l’Etat, entendu au sens large, et à lui seul qu’incombe
la responsabilité d’arrêter les grandes orientations pour les
années à venir tenant compte des impératifs et des défis
soulignés précédemment. C’est là où intervient la question de
la méthode. En effet, avant d’adopter des mesures concrètes
de relance relatives à tel ou à tel secteur, il nous semble
nécessaire, du point de vue méthodologique, de fixer au
préalable les grandes orientations et les choix stratégiques
pour que l’on sache où va le pays. Ces questions stratégiques
doivent faire l’objet d’un consensus national suite à un débat
associant toutes les forces vives de la Nation. Et ce dans le
droit fil du débat autour du nouveau modèle dedéveloppement. Le pays a besoin de toutes ses forces et de
toutes ses potentialités sans exclusive. Il y va de notre avenir
et de notre destin commun. Il faut tout faire pour que la
colère ne prenne pas le relais de la peur.