Un Front de gauche est possible voire indispensable pour la vie politique marocaine

Panel : «Lectures dans le parcours de la gauche marocaine»

Quelles aujourd’hui les pistes possibles que doivent emprunter les forces de gauche afin de sortir de leur marasme et renouer avec une action politique efficace et efficiente ? Voilà la question principale à laquelle se sont attelés les participants au premier panel de l’université du Parti du progrès et du socialisme, qui s’est tenue, samedi 11 novembre, au siège national du à Rabat à l’occasion de La célébration du 80e anniversaire de la création du Parti.

Placée sous le thème: «Lectures dans le parcours de la gauche marocaine », cette rencontre a vu la participation de Mohamed Achaari, écrivain et ancien ministre de la Culture, Nabila Mounib, membre du Bureau politique du Parti socialiste unifié (PSU), Youssef Belal, chercheur en sciences politiques et , diplomate auprès des Nations-Unies et Rachid Roukbane, universitaire et président Fondation Ali Yata. La modération a été assurée par Fatim-Zahra Barassate, membre du bureau politique du PPS alors que Karim Tej, membre du bureau politique du PPS, a été désigné comme rapporteur.

-Mohamed Achaari : «Faire la politique à travers le combat et non point le compromis».

Prenant la parole, Mohamed Achaari, écrivain et ancien ministre la Culture a souligné que l’appréhension de la trajectoire de la gauche doit être remontée aux années de l’indépendance et surtout à la génération qui s’est sacrifiée pour la concrétisation des idées de la liberté et du progrès lors d’un moment charnière ponctué par la bataille entre le despotisme et les porteurs d’idéaux de la démocratie qui ont fait des « sacrifices constituantes ».

Selon lui, le problème actuel de la gauche, c’est qu’elle s’est recroquevillée sur elle-même en rompant tout lien avec les intellectuels ayant une opinion différente. Or, la mission principale de ces derniers consiste à secouer les évidences et de faire prévaloir une démarche appuyée sur le doute scientifique an vue d’interroger les idées intuitives et à améliorer l’action politique. Malheureusement, l’absence d’une approche d’écoute a fait que l’intellectuel a été toujours sollicité dans le cadre d’une relation asymétrique voire de subordination qui lui exigence de se mettre au diapason des partis de la gauche, a-t-il expliqué.

Or, la raison recommande que les partis de gauche doivent s’ouvrir davantage sur l’univers des intellectuels et ce à travers l’organisation des tables rondes et des débats afin de réhabiliter leurs rôles dans le champ politique.

Pour l’intervenant, la notion de la « gauche », n’existait pas dans le passé, car ce qui importait pour les forces progressistes c’est le contenu fondé sur la lutte pour l’indépendance du pays, les droits de l’homme et l’égalité, d’où la nécessité de poursuivre le combat en vue de conquérir ces idéaux, a-t-il martelé.

Autre point non moins important, a-t-il précisé c’est que l’histoire de la gauche au Maroc n’est pas linéaire, mais plutôt un champ de conflits ponctué par des différences et de scissions entre ses composantes, mais également marqué par des réalisations innovantes qui consistaient à prévaloir les intérêts de la nation tout en étant soucieux de défendre la justice, le pluralisme culturel dans le cadre d’une nation unie et indivisible.

Cependant, force est de constater qu’au cours des dernières décennies, le langage ou encore les principes de la gauche ont fait l’objet d’une spoliation organisée par certains milieux. Pire encore, certains procède à dévaloriser l’expérience de la gauche, d’où la nécessité de se doter d’une approche d’autocritique positive en vue de bâtir une nouvelle force politique à l’initiative des acteurs de la gauche, a-t-il assuré.

A cette fin, il a invité les forces de gauche de se départir des fausses promesses qui ne cessaient de parler constamment de « l’union », ce qui ne fait, en fin de compte, qu’entamer leur crédibilité.

Grosso modo, la construction d’un front de gauche solide, devrait se faire dans une logique d’ouverture sur la société à travers un dialogue constructif basé sur l’humilité, l’écoute interactif et un retour à l’essence des idées de la gauche, celle de faire la politique à travers le combat et non point le compromis.

-Nabila Mounib : « Un nouveau contrat social pour instaurer la confiance »

De son côté, Nabila Mounib, membre du Bureau politique du Parti socialiste unifié (PSU), a indiqué que la gauche se trouve aujourd’hui en situation d’échec, alors qu’elle constituait après l’indépendance la plus grande force politique dans la région maghrébine et arabe. Cela est dû, a-t-elle insisté, aux hésitations et aux opportunités ratées par les acteurs de ce mouvement et le poids de la tradition ou ce qu’elle a qualifié par « la servitude volontaire », en faisant allusion au fameux livre d’Etienne de La Boétie.

Selon elle : « donner un second souffle aux forces de gauche ne peut aboutir sans procéder au renouvellement de l’élite politique, la consécration d’une culture politique démocratique et la mise en place d’un projet visant l’émancipation et l’égalité. »

Pour la militante du PSU, parmi les facteurs qui on conduit à la régression de la gauche, c’est que cette dernière ne dispose par d’une vison stratégique ou d’un plan contenant des objectifs contrairement à l’Etat qui n’a pas lésiné sur les moyens pour « assécher les de la gauche ».

Ainsi, elle a invité les partis de gauche à revoir leurs copies en s’ingéniant à bâtir un projet qui se base sur le savoir, la recherche scientifique et la technologie numérique, outre l’adhésion aux nouveaux mouvements sociaux.

Comme quoi, l’action politique de la gauche doit s’effectuer sur trois nivaux fronts : masse populaire, institutionnel et culturel. Par ailleurs, l’Etat est invité à mettre une rupture avec les choix actuels conformément à un nouveau contrat social pour instaurer la confiance et l’ancrage de la citoyenneté à commencer par la réconciliation avec la région du Rif, a-t-elle déclaré avec insistance.

S’agissant de la question palestinienne, Nabila Mounib a souligné que le mouvement sioniste dont sa finalité est l’infiltration des institutions de l’Etat constitue une véritable menace pour la souveraineté du pays. En témoignent les conférences et événements organisés par ce mouvement qui ne servent en fin de compte que son agenda politique, a-t-elle précisé.

– Youssef Belal : « Élargir le domaine de la légitimité et la légalité politiques »

Sur un autre registre, Youssef Blal, chercheur et diplomate auprès des Nations-Unies a axé son intervention sur les moyens permettant un « renouveau » de l’action politique des partis de gauche.

Il va sans dire, a-t-il expliqué que le concept de la « gauche » trouve ses fondements dans la pensée politique du 18 e et 19 e siècle qui s’appuyait sur deux principes philosophiques notamment la « libre volonté » et le « libre choix » aussi bien au niveau individuel que collectif. En termes plus clairs, tout peuple ne peut point décider de son avenir s’il ne dispose pas des moyens d’autonomisation économique.

Pour le professeur universitaire, la question qui doit se poser avec acuité doit porter sur la position actuelle de la gauche en regard de son projet visant la liberté d’action collective et individuelle.

Tout en mettant en garde contre l’importation des expériences européennes, étant donné que chaque théorie n’a qu’une validité locale, le conférencier a mis en avant deux points essentiels en vue d’atteindre cet objectif.

Primo, les partis ayant un référentiel idéologique puisant dans l’appareil conceptuel de gauche sont appelés à élaborer un programme politique au vrai sens du terme qui devrait s’inscrire aux antipodes des visions électoralistes. Ce programme, a-t-il expliqué, doit contenir un modus operandi, synonyme d’une feuille de route, devant encadrer l’action des acteurs de gauche. Secundo, les partis représentant les forces de gauche, doivent s’efforcer à élargir le domaine de la légitimité et la légalité politiques tout en veillant à transformer les attentes des citoyens en une vision globale. Pour ce faire, le conférencier a recommandé la mise en place d’un dialogue national élargi basé sur une communication horizontale entre les composantes des forces politiques, syndicales et société civile dans le cadre d’un espace politique commun. Le but escompté est celui d’établir un projet d’autonomisation politique ayant pour finalité la mise en œuvre des dispositions constitutionnelles ayant trait aux principes de la responsabilité et reddition des comptes. Youssef Blal a également défendu l’idée de la fixation des mesures minimales et concrètes régissant la participation des partis de gauche aux institutions politiques ou à l’Exécutif. Ainsi, il a donné l’exemple du gouvernement Abderrahman Youssoufi qui a entamé l’expérience de la « transition démocratique », sans s’assigner des objectifs SMART aspirant à la démocratisation de l’Etat et l’élargissement du champ décisionnel…

-Rachid Roukbane

« Faire preuve d’une volonté politique collective »

Pour Rachid Roukbane, professeur universitaire et président de la Fondation Ali Yata, un simple diagnostic de la réalité de la gauche au Maroc, nous renseigne sur le fait que les partis politiques qui ont inscrit leurs actions dans ce référentiel idéologique se caractérisent de nos jours par la dispersion et la faiblesse de leurs structures. L’enjeu consiste, pour lui, de s’affranchir de ces handicaps en vue de constituer un front de gauche, basé un modus vivendi ou par ce qu’il l’a désigné par l’idée d’une « gauche consensuelle ».

Il faut dire, explique-il, que les facteurs de blocage entravant la reconstitution d’un pôle de gauche fort sont d’ordre exogènes et endogènes. D’ailleurs, l’échec de plusieurs expériences à l’échelle internationale, le déclin du rayonnement des mouvements ouvriers et la domination de la tendance libérale ont contribué de façon significative au repli de l’idée de gauche dans notre pays et par conséquent a impacté l’action politique des partis politiques d’obédience de gauche. Abondant dans le même ordre d’idée, le membre du Bureau politique du PPS a souligné que parmi les obstacles qui se dressent devant le parachèvement du processus démocratique réside dans l’existence d’une orientation qui veut prioriser le développement économique tout en reléguant la démocratie au second plan. Or, la négligence de la démocratie est synonyme d’une négligence des partis politiques, notamment les partis qui sont autonomes et maitres de leurs décisions, a-t-il poursuivi.

Qui plus est, le conférencier n’a pas manqué l’occasion pour mettre en avant certains facteurs subjectifs ont conduit à l’affaiblissement de la gauche et l’amplification de l’égo-politique chez les acteurs de la gauche. Autrement dit, chacun parmi eux croit détenir l’unique vérité, a-t-il laissé entendre. A cela s’ajoute le manque de l’interaction de certaines composantes de la gauche avec leur environnement immédiat, ce qui a vidé leurs discours de toute attractivité politique.

Cela étant, le discours de la gauche est devenu, au fil des temps, surannée voire consommé, a-t-il noté en substance.

Pour le professeur universitaire, la résurrection de la gauche marocaine exige, avant tout, de faire preuve d’une volonté politique collective afin de faire face aux discours nihilistes.

Pour ce faire, « il faut œuvrer à la préservation de l’identité de cette force politique en étant fidèle aux idéaux et aux valeurs progressistes dans le dessein de contrecarrer les thèses infondées qui ne cessaient depuis longtemps de « sonner la fin de la politique », a-t-il insisté.

Les partis de gauche sont, en outre, appelés à clarifier leurs positionnements politiques par rapport aux classes sociales et ce en assumant leur responsabilité celle d’embrasser les véritables causes des classes laborieuses, les étudiants et interagir avec le champ des intellectuels et celui des mouvements sociaux à travers un dialogue élargi, a-t-il conclu.

Khalid Darfaf