Nouzha Skalli au journal « ALBAYANE » : «La question de la femme nécessite une démarche globale et transversale»
Députée du PPS à la Chambre des représentants et ex-ministre du Développement social, de la famille et de la solidarité, Mme Nouzha Skalli ne mâche pas ses mots. Pour elle, la vie du gouvernement actuel a commencé par une grande injustice à l’égard des femmes, en nommant une seule femme ministre. Et de souligner que la condition essentielle pour réussir une stratégie de promotion des droits des femmes et de l’égalité, surtout dans le domaine politique, réside dans la volonté politique et le leadership à un niveau élevé de l’Etat.
Al Bayane : Quelle analyse faites-vous de la représentation politique des femmes au Maroc?
Nouzha Skalli : La représentation politique des femmes n’a connu des progrès sensibles qu’à partir de la dernière décennie. Avec l’élection, pour la première fois, de 35 femmes au parlement en 2002 grâce à la mise en place de la liste nationale des femmes. Un autre évènement marquant a été enregistré en 2009, avec l’élection de 3428 femmes conseillères municipales grâce également au mécanisme de la liste supplémentaire.
Aujourd’hui, quelque 67 femmes sont au parlement et cela constitue également une avancée, bien qu’insuffisante au moment où notre pays vient d’adopter une Constitution très avancée et qui s’appuie sur les valeurs de droits humains des femmes, d’égalité et de parité.
Cette situation nous classe 80e mondial, avec 17% de représentation féminine. Plusieurs pays arabes nous dépassent de loin, à commencer par l’Algérie avec 31,6% de femmes au Parlement ou encore le Sénégal avec 42,7%.
Le malheur est qu’après la nouvelle Constitution, au lieu d’avancer, nous avons reculé avec une représentation ridicule d’une seule femme au sein du gouvernement! Il est difficile de porter une vision positive sur cette situation, bien au contraire.
Le Maroc mérite bien mieux étant donné les combats menés par les Marocaines et la vision avancée de Sa Majesté le Roi en faveur de l’égalité et de la modernité.
A maintes reprises, vous avez critiqué le gouvernement actuel en matière de la promotion des droits de la femme. Ce constat est-il toujours valable ?
La vie de ce gouvernement a commencé par une grande injustice à l’égard des femmes, en ne nommant qu’une seule femme ministre.
La réaction de la société a été marquée par une indignation, ce qui est en soi un signe positif qui montre que notre société a évolué. Malgré la promesse faite par le chef du gouvernement de se rattraper, depuis, avons-nous constaté le moindre effort dans ce sens ? Aucun !
Il est bien difficile dans ces conditions de faire autrement que de confirmer ce triste constat.
A votre à vis, les réformes institutionnelles suffisent-elles à elles seules à promouvoir la participation des femmes à la vie politique et quels sont, selon vous, les facteurs de blocages handicapant une véritable intégration de la femme dans le champ politique ?
Une des conditions essentielles pour réussir une stratégie de promotion des droits des femmes et de l’égalité, surtout dans le domaine politique, réside dans la volonté politique et le leadership à un niveau élevé de l’Etat. Aujourd’hui, la fidélité aux principes de la Constitution en fait une obligation pour nos responsables.
Mais si Sa Majesté le Roi Mohammed VI n’a cessé de multiplier les gestes témoignant de sa volonté de promouvoir les femmes, il n’en va pas de même pour nos leaders politiques, pour qui la question de la représentation des femmes vient bien après les autres considérations, pour le choix de personnes à des postes de responsabilité.
La question de la stratégie pour l’égalité doit impérativement partir d’une démarche globale et transversale et être accompagnée de la promotion de la culture de l’égalité et aussi d’une volonté politique forte et affichée. C’est le seul moyen de surmonter les nombreux obstacles socioculturels et politiques qui entravent l’accès des femmes à la responsabilité politique.
S’agissant du Parlement, quels sont les défis auxquels les femmes parlementaires doivent faire face pour encourager les femmes à s’engager dans la vie politique ?
Les femmes aux positions de responsabilité constituent en soit un élément très important pour socialiser les générations montantes et sont susceptibles de constituer des modèles pour les petites filles. Les défis législatifs sont nombreux et d’une importance capitale. Au plan législatif, on peut citer en premier lieu la refonte du Code pénal qui doit rendre justice aux femmes et se conformer à la philosophie de la nouvelle constitution, mais aussi l’adoption du projet de loi sur l’autorité de la Parité et de la lutte contre les discriminations. Les lois pour l’interdiction du travail domestique des petites bonnes qui aurait dû être adoptée depuis longtemps et également la loi pour la dépénalisation de l’avortement dans certains cas. En ce qui concerne l’action du contrôle du gouvernement, nous devons veiller à l’application de l’Agenda gouvernemental de l’égalité qui constitue un plan d’action incontournable pour la mise en œuvre de la nouvelle constitution en matière d’égalité des sexes.
Qu’en est -t-il de la mise en œuvre des dispositions de la nouvelle Constitution ?
Justement, on constate malheureusement l’absence d’une mise en œuvre de la constitution au niveau des droits des femmes.
Même l’initiative gouvernementale de mise en place d’une «commission scientifique» pour la préparation du projet de loi sur l’Autorité de la parité et de la lutte contre les discriminations est marquée de zones d’ombres, à commencer par l’absence de concertation pour sa mise en place et sa composition dont les critères sont loin d’être clairs et partagés.
Quoi qu’il en soit la vigilance et la mobilisation sont de mise pour que les avancées constitutionnelles si chèrement acquises par notre peuple aboutissent effectivement à l’objectif souhaité : une société moderne et démocratique fondée sur les droits humains des hommes et des femmes et sur les valeurs de liberté, de justice sociale et d’égalité.
Écrit par Khalid Darfaf