Les secrets d’un grand militant de gauche issu d’un milieu conservateur
Moulay Ismail Alaoui
Issu d’une grande famille d’érudits et d’intellectuelle fortement imprégnés à des degrés divers par la pensée fondamentaliste et conservatrice, Ismail Alaoui est actuellement le président du Conseil de la Présidence du Parti du progrès et du socialisme, une sorte de plénum des sages très écoutés par les militants du parti mais également par toute la classe politique marocaine. Ce poste de celui qui est le plus écouté de tous est le couronnement d’une longue vie de militantisme au sein du Parti communiste marocain, devenu ensuite Parti de la libération et du socialisme et enfin Parti du progrès et du socialisme (PPS).
Pour nombre de communistes marocains, le cas d’Ismail Alaoui répond parfaitement à la théorie du «suicide des classes» qui explique le cas de militants issus d’autres classes autres que la classe des travailleurs qui deviennent de défenseurs acharnés des classes exploitées et opprimées.
Une formation de choix
C’est précisément à cette question et à d’autres qu’Ismail Alaoui a bien voulu répondre à cœur ouvert à l’invitation la semaine dernière de la fondation Al Fakih Titouani pour la science et les lettres pour exposer avec la clarté, la modestie et l’audace qui le distinguent et forcent le respect, les atouts de chacun de ses maîtres qui ont façonné Ismail Alaoui, le penseur, le communiste, l’historien, l’homme de terrain et le parrain de la société civile, à commencer par son père «intransigeant et ferme sur tout ce qui concerne tout dépassement moral ou autre comportement susceptible de porter atteinte à la position sociale de la famille» et sa grand-mère maternelle, une femme «libérale qui devançait son temps», mais qui appartenait en même temps à «un courant de pensée fondamentaliste au sens précis du terme différent de ce qu’il est maintenant». C’est elle qui donna naissance à ses oncles Abderrahmane et Abdelkrim Al Khatib qui «m’ont beaucoup influencé en m’orientant dès le départ vers un courant de liberté et de justice sociale», dira-t-il.
La bibliothèque de mon oncle Abderrahmane était «ma crèche» où «je voyageais entre les idées et idéaux contenus dans les ouvrages et documents qu’elle regroupait et qui remontaient aux 18e, 19e et 20e siècles.
Quant à son oncle Al Khatib, il «m’impressionnait par sa spontanéité dans l’action politique et la force de ses convictions».
Un homme de conviction…
Pour sa part, le professeur Ahmed El Yabouri, que Dieu lui accorde longue vie, «m’avait permis la maîtrise de la langue arabe comme il m’avait chargé un jour, alors âgé de 15 ans, de préparer un exposé sur la Révolution française de 1789, dont l’idéal retentit depuis ce jour dans ma tête», se rappela Moulay Ismail, qui insista sur le fait que son engagement au sein du PCM n’avait rien «de spontané ou de subjectif» et que «le communisme n’ a rien à voir avec l’athéisme». Les athées se rencontrent parmi les capitalistes, les communistes, les anarchistes, etc, a-t-il encore dit, précisant que le PCM était pour lui un choix «mûr qui repose sur la conviction que la société doit fonder en toute indépendance ses structures institutionnelles, démocratiques, économiques, sociales…». Cela représentait et représente encore aujourd’hui un projet moderniste avancé visant à libérer la société des servitudes et autres handicaps qui entravent son développement.
Le fils de Salé a en outre indiqué que sa ville a donné naissance à d’autres grands de la gauche marocaine de la trempe d’Abderrahim Bouabid, mais également de Bachir Aouad peu connu sur la scène politique, mais qui avait joué un grand rôle dans le renforcement de l’audience de la gauche marocaine auprès des communistes français.
Evoquant ses débuts au PCM, il a indiqué avec nostalgie avoir rencontré pour la première en tant que militant dans la base du parti, Ali Yata, alors, secrétaire général du parti, en marge de l’ouverture du congrès de l’Union nationale des Etudiants du Maroc (UNEM), organisé à la salle Soumaya à Agdal. Si Ali m’avait impressionné par son souci de respecter les règles grammaticales de la langue arabe et le choix des mots qu’il utilisait».
Depuis lors, il a rencontré plusieurs militants du parti, parmi lesquels feu Aziz Belal et Abdellah Layachi, dont l’action et les idées l’ont fortement marqué, confia Moulay Ismail. Plus tard en France et ailleurs, il a côtoyé d’autres militants qui font partie d’une autre génération que celle de l’indépendance comme Omar Daoudi ou Abdelaziz Benzakour.
… et indépendant d’esprit
Après la défaite arabe de 1967 et les soulèvements de Mai 68 en France et ailleurs en Europe, la gauche marocaine n’a pas échappé aussi au radicalisme, «la mode rebelle de l’époque». «Ni Laâbi, ni Sarfati n’avaient l’intention de se séparer de la gauche marocaine». «Nous avions contribué avec eux à la publication de la revue «Souffles» en arabe et français et j’avais même signé un ou deux articles», dira Moulay Ismail, qui rappela qu’il a de tout temps rejeté l’esprit extrémiste.
Evoquant la question de l’intégrité territoriale, il a affirmé que le PCM avait engagé à son sujet un long débat qui avait été sanctionné par l’adoption par le 3e congrès national du parti, de juillet 1966, tenu dans la clandestinité, d’une nouvelle vision appelant à adapter l’action du parti avec la réalité vécue du peuple marocain et de ne pas rester attaché à un patrimoine figé, ce qui a ouvert la voie à une plus grande implication du parti dans la vie du peuple marocain avec ses croyances et visions, fausses soient-elles. Selon lui, la question de l’intégrité territoriale et la position du parti à ce sujet étaient le point de discorde avec le mouvement «Ila Al Amame», qui s’était prononcé pour l’application du principe de l’autodétermination dans le cas du Sahara marocain. Ila Al Amame avait aussi un point de vue plus radical sur le plan Rogers, dont l’application aurait évité au peuple palestinien les drames et autres catastrophes qu’il vit actuellement sous l’occupation israélienne.
Réagissant aux positions des uns et des autres, Ali Yata avait décrit avec précision les égarements enfantins de la gauche marocaine et sa position à l’égard du parti.
Il a rappelé que Feu Abdellah Layachi avait clairement fait savoir à Abraham Serfati que le parti ne pouvait pas accepter la position du mouvement Ila Al Amame, ajoutant que ce changement de cap a grandement profité au peuple marocain et que la position du parti a été longuement exposée devant les chancelleries diplomatiques et les agences de presse étrangères au Maroc dans un ouvrage, malheureusement interdit à l’époque au Maroc avant que les autorités ne se rétractent et acceptent des années après sa publication.
Il a également rappelé que le parti avait organisé en 1966 dans la clandestinité son congrès national à l’école de formation des professeurs de Ain Sebaâ à Casablanca, avec la participation de 70 ou 100 délégués qui avaient auparavant pris part à l’élaboration minutieuse de tous les documents adoptés, un an après les événements de Casablanca de 1965 et l’assassinat de Ben Barka.
Et Moulay Ismail de souligner avec arguments à l’appui, que tout en partageant avec les partis frères et amis les mêmes principes et idéaux, le PPS s’est toujours distingué par ses propres postions. C’est ainsi qu’il avait rejeté en 1948 la position du Parti communiste soviétique (PCUS) favorable à l’établissement de l’Etat d’Israël. Il avait critiqué aussi fortement l’exclusion du Maréchal Tito du Komintern comme il a gardé ses distances vis-à-vis des autres partis politiques accusant le parti communiste chinois de révisionniste.
