Contribution citoyenne
Écrit par Mahtat Rakas –
A l’instar des autres quotidiens nationaux, le prix de votre journal Al Bayane passe de 3 à 4 DH. Un dirham de plus, cela veut dire un journal plus cher que d’habitude. Nous sommes conscients que ce n’est pas une nouvelle réjouissante, surtout par les temps qui courent.
Mais nos lecteurs qui nous connaissent de longue date et connaissent notre attachement à la sauvegarde des droits et des acquis des classes populaires, de leur pouvoir d’achat notamment (c’est même notre raison d’être en tant que quotidien, fonctionnant comme marqueur génétique), et savent que c’est une décision que nous n’avons pas prise de gaieté de cœur. Si cela arrive aujourd’hui, alors que c’était à l’ordre du jour depuis longtemps, c’est parce qu’il y a urgence. Péril en la demeure. Urgence à défendre un acquis tout aussi important, celui du droit à l’information via un paysage de presse qui garantit la pluralité et la diversité des opinions et des analyses proposées aux lecteurs. Et dans le cas précis de nos journaux (Al Bayane et Bayane Al Youm), il s’agit du droit à l’existence d’une presse qui a toujours été l’emblème d’une vision progressiste et moderne des questions nationales, politiques et sociales.
Cette diversité est aujourd’hui en péril. Certes, on a beaucoup parlé et écrit sur la crise de la presse écrite. Elle est devenue un phénomène tangible et perceptible à travers le monde. C’est ainsi que des titres prestigieux se sont vu acculer à disparaître ou à renoncer à leur version papier. Le phénomène est encore plus accru dans notre contexte marqué par des facteurs endogènes dont le plus probant et non des moindres est le dysfonctionnement structurel dont pâtit le système médiatique national. Les conséquences sont de plusieurs ordres. Des titres disparaissent alors que d’autres sont acculés à gérer des situations de précarité. D’autres encore ont opté pour des mutations éditoriales ou managériales. Une issue que nous refusons d’emprunter. Nous avons choisi la voie de la résistance, attachés que nous sommes à nos valeurs et principes fondateurs. Ceux d’une presse engagée au service de la patrie et du peuple. Un choix aujourd’hui qui s’avère ardu face à la crise structurelle que traverse la presse écrite de notre pays. Il y a le prix du papier de presse, importé et qui connaît des augmentations vertigineuses. Les charges fiscales, la couverture sociale et dans notre cas spécifique celui d’une dette et de son service qui crèvent notre budget déjà limité. Nous nous sommes donné comme tâche prioritaire en effet d’honorer nos engagements auprès de la CNSS. Engagement auquel nous avons dédié pendant longtemps la totalité de la subvention publique à la presse. Le social étant un des facteurs que nous avons mis au centre de la gestion de notre entreprise. Cela est illustré par notre politique salariale que nous avons menée conformément à la loi et à nos engagements avec les employés de l’entreprise.
C’est pour dire que le coût de fabrication du journal est très élevé et ne peut être couvert par les seuls revenus de ventes. D’autant plus que le marché de publicité dans notre pays se caractérise par un fonctionnement qui obéit à des logiques occultes, voire à des agendas politiques, en l’absence de toute transparence et équité, livrant un marché très étroit à des pratiques discriminatoire. Le système bancaire quant à lui ne fait rien non plus pour tenter d’apporter des réponses adéquates aux besoins spécifiques de l’économie de la presse.
Reste alors le lectorat. C’est là où le bât blesse. Déjà limité en termes quantitatif et dévoilant la dimension socioculturelle de la lecture au Maroc, il continue à rétrécir comme une peau de chagrin. Non seulement il subit les effets de l’arrivée de la concurrence numérique, mais il continue à connaître des pratiques spécifiques à notre paysage médiatique, à travers des pratiques illégales comme la location et le prêt des journaux. Sans oublier les affres de la distribution et les mutations du paysage urbain qui influe sur les circuits de vente des journaux.
Tout cela crée un environnement difficile pour l’épanouissement de la presse écrite et accentue la pression sur son économie. Le recours ultime à l’augmentation du prix de vente ne résoudra pas la crise mais apportera, nous l’espérons, une contribution à l’amélioration, ne serait-ce que sensible, de la situation… Nos lecteurs habitués à notre pratique de la transparence ont droit de savoir que nous sommes une entreprise qui fait vivre une centaine de familles. La subvention publique que nous recevons couvre à peine deux mois de salaire de nos employés.
La dimension de la crise est donc multiple, sociale, humaine et, pour tout dire, politique. Il y va en effet de l’existence d’un organe qui a choisi dès sa naissance de se ranger du côté des masses populaires, des idées de progrès et de justice sociale. Si nous avons choisi de vous associer à cet effort, c’est que nous sommes conscients que le citoyen qui est derrière chaque lecteur comprendra la nécessité de ce geste. C’est un appel à contribution citoyenne pour la sauvegarde de la presse plurielle, un des îlots de résistance pour le triomphe de nos idéaux de démocratie.